Le groupe EDF enfreint-il la loi de transition énergétique de 2015 ? Partie III : Le plan stratégique d’EDF y déroge, alors que les énergies renouvelables sont mures pour prendre le relais (6mn de lect)

Le groupe EDF enfreint-il la loi de transition énergétique de 2015 ? Partie III : Le plan stratégique d’EDF y déroge, alors que les énergies renouvelables sont mures pour prendre le relais (6mn de lect)

Suite au décret relatif à la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie promulgué par le Ministère en octobre 2016, EDF ne montre toujours aucune intention de désengagement nucléaire ni de grand programme dans le domaine des énergies renouvelables. Pourtant les objectifs de développement de ces dernières tels que visés par le Ministère viendraient entièrement compenser la baisse des capacités nucléaires rendue a priori obligatoire par la loi de transition énergétique.

 

La Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) est décrétée le 27 octobre 2016 et ne contient finalement aucune feuille de route concrète pour le parc nucléaire français. En revanche, elle rappelle bien dans son article 12 l’obligation qu’a EDF de présenter un plan stratégique « compatible avec les orientations de la programmation pluriannuelle de l’énergie qui fixe l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50% de la production d’électricité à l’horizon 2025 ». Chat perché…

La Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) décrétée le 27 octobre 2016 contient bien la feuille de route détaillée de développement des énergies renouvelables pour la première et la deuxième période du programme, la première couvrant les années 2016-2018 et la deuxième s’étendant de 2018 à 2023. En revanche le décret ne contient pas d’objectif de fermeture de centrale ni de sélection des réacteurs qui feront l’objet du carénage. Le rappel à la loi vis-à-vis d’EDF n’est pourtant pas exempt de ce décret car voici ce que dit son article 12

 

« Conformément à l’article L. 311-5-7 du code de l’énergie, dans un délai maximal de six mois à compter de la publication du présent décret, Electricité de France établit un plan stratégique compatible avec les orientations de la programmation pluriannuelle de l’énergie qui fixe l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50 % de la production d’électricité à l’horizon 2025. »

 

Pourtant le plan stratégique d’EDF communiqué au Ministère quelques mois plus tard ne fait état d’aucune fermeture de centrale, celle de Fessenheim mise à part. Vous cherchez des signes de baisse de la capacité nucléaire française ? Cherchez encore…

En avril 2017 et conformément à l’article L.311-5-7 du code de l’énergie, EDF fait part de son plan stratégique au Ministère, plan qui n’est pas rendu public. En revanche les grandes lignes en sont dévoilées par un communiqué de presse d’EDF datant du 6 avril 2017. On apprend dans le communiqué diffusé par EDF que le Conseil d’Administration a examiné le plan stratégique et l’a approuvé. « Dans ce plan, EDF explicite les principales actions qu’elle déploie en France sur la période 2016-2018 » nous dit le communiqué. « Ces actions concernent », s’agissant du nucléaire, « le programme du Grand Carénage [qui] continuera d’être déployé progressivement sur le parc existant » (sous-entendu, encore une fois, et à l’aune du rapport de la Cour des Comptes : tout le parc). Il est également écrit qu’« EDF préparera les actions nécessaires à la compétitivité du nucléaire futur ». Alors doit-on encore une fois en conclure qu’EDF prévoit l’installation de nouvelles centrales en remplacement de l’actuelle génération une fois la barre des 50 ou des 60 ans franchie ? Probablement, surtout lorsque, s’agissant des « renouvelables », le groupe indique qu’il « accélèrera son développement » sans qu’il n’y soit fait mention d’aucun chiffre ni d’aucun objectif.

 

Alors, comment un mix électro-énergétique de 50% de nucléaire et de 40% d’énergies renouvelables, tel que visé dans la loi L100-4 du code de l’énergie, pourra-t-il être atteint si le parc nucléaire « existant » fait l’objet du Grand Carénage, s’il est à terme remplacé par une nouvelle génération de centrales et si EDF ne présente aucun objectif ambitieux de développement des énergies renouvelables ?

La réponse du Ministère au plan stratégique d’EDF, d’après le relais qu’en fait l’AFP, déplore l’imprécision de l’électricien à propos de la fermeture des centrales à charbon, prévue par la PPE d’ici 2023, et du développement des énergies renouvelables, qui doivent pourtant atteindre 40% de la production d’électricité d’ici 2025. « [EDF] évoque, selon la lettre de Mme Royal, un doublement des investissements [dans les énergies renouvelables] entre 2016 et 2020 à 1 milliard d’euros dont un tiers en France, mais sans objectif sur les capacités de production » nous dit le Figaro dans un article daté du 15 mai 2017. Des prévisions un peu plus précises que celles diffusées par EDF dans son communiqué de presse d’avril 2017, mais qui vont encore plus dans le sens des hypothèses précédentes. On a en effet du mal à croire qu’avec 300 millions d’euros d’investissements sur 4 ans, comparés aux 4,5 milliards engagés chaque année rien que pour le grand carénage, EDF pourra modifier sensiblement son mix énergétique…Du nucléaire il n’est apparemment pas fait mention dans la réponse du ministère. Par ailleurs, ajoute le Figaro, « EDF assure appliquer « avec rigueur les textes législatifs et réglementaires » qui lui imposent de couvrir la période allant jusqu’à 2018 ».

 

Que doit-on en déduire ? Qu’en 2018, année où la nouvelle PPE sera décrétée pour couvrir la période 2018-2023 (sous le gouvernement de Monsieur Édouard Philippe), le plan précisera le nombre de centrales à fermer et que, d’ici là, EDF ne déroge à aucune loi en déclarant que le grand carénage concerne le parc existant sans plus de précision ? Ce n’est pourtant pas le genre de plan que l’on décide à la dernière minute. Or, si les objectifs de développement des énergies renouvelables de la loi de transition énergétique sont atteints, le grand carénage appliqué à l’ensemble du parc aboutirait à une surcapacité en électricité que ne viendraient pas rattraper les exportations dont le prix de gros dégringole.

La PPE prévoit, en hypothèse haute et à l’horizon 2023, une augmentation de la capacité de production d’électricité d’origine renouvelable hors hydraulique de 33 300 MW, pas loin des 39 373 MW (présentés dans le graphique du précédent article) pris comme hypothèse, dans notre analyse, de baisse de capacité nucléaire nécessaire au respect des 50% d’électricité de cette origine.

Toujours dans la PPE et en appui de la compensation de la baisse du nucléaire dans le mix électro-énergétique par le développement des énergies renouvelables, l’objectif affiché d’ici 2023 est une augmentation de sa production annuelle de l’ordre de 150 à 167 TWh (dont quelques TWh grâce à la rénovation du parc hydroélectrique). Or, en faisant l’hypothèse de 50% d’électricité nucléaire dans le mix, cela vient tout à fait compenser la baisse de production d’électricité nucléaire puisqu’elle serait de l’ordre de 154 TWh (produits en moins par an à destination du marché intérieur).

Quand bien même le grand carénage ne concernerait que les 32 réacteurs de 900 MW et leur durée de vie ne serait étendue qu’à 50 ans (et non 60), il y aurait donc un surplus de production de 150 TWh (produits chaque année) environ que ne sauraient compenser les exportations, étant donné le très faible prix de gros de l’électricité sur le marché européen (32€ à 38€ du MWh) qui ne couvre même pas le coût courant économique du MW nucléaire. Or, pour rappel, la Cour des Comptes alerte dans son rapport de 2016 sur la baisse de la production d’origine nucléaire, à parc constant, car cela aurait (en plus !) un impact très négatif sur son prix de revient. On peut donc émettre l’hypothèse suivante : tant que les énergies renouvelables ne se développent pas en France, l’électricité nucléaire est la plus rentable (à moyen terme) pour EDF et c’est donc celle qu’il souhaite vendre en priorité.

Plus rentable dîtes-vous ? Sur papier oui : l’électricité d’origine nucléaire coûterait 60-70€ le MW quand celle d’origine renouvelable coûterait de 82€ (pour l’éolien terrestre) à 229€ le MW (pour les moyennes installations photovoltaïques). Mais ces chiffres, qui proviennent du site EDF lui-même, ne prennent pas en compte le prix de vente du MW provenant de centrales photovoltaïques (c’est-à-dire de lieux de production photovoltaïque de plus grande capacité). Pour ces dernières, les professionnels proposent de revendre le MW de 70 à 87€ peut-on lire dans un article des Échos datant du 11 octobre 2015. « À 70 euros, l’électricité devient moins chère que celle des nouvelles centrales, notamment nucléaires (EDF a obtenu un tarif garanti de près de 100 euros pour l’EPR de Hinkley Point, en Grande-Bretagne). En outre, ce tarif restera constant sur vingt ans, alors que le prix de vente de l’électricité est, lui, appelé à augmenter sensiblement sur la période. » lit-on dans le même article. Et puis, si cette électricité nucléaire est si rentable que ça, pourquoi le fleuron Areva a-t-il frôlé la faillite ? Et pourquoi EDF Énergies Nouvelles, filiale du groupe, est-elle à l’inverse si profitable ?

 

Conclusion : Si les énergies renouvelables se développent au rythme visé dans la Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) et si l’on en croit le rapport de la Cour des Comptes, la surcapacité électrique de la France risque de faire flamber les coûts du nucléaire…alors que l’argument économique est le principal avancé par EDF pour défendre son choix du nucléaire aux dépends des renouvelables. Pourtant, si le coût du nucléaire ne cesse d’augmenter du fait de nouvelles charges faisant leur apparition année après année (hausse des coûts de démantèlement, hausse des coûts de construction de centrales), celui des énergies renouvelables, lui, ne cesse de baisser. La profitabilité de la filiale EDF Énergies Nouvelles abonde d’ailleurs dans ce sens et ses projets vont bon train…à l’étranger.

Cependant, et à bien y regarder, comment pourraient-elles réellement se développer au rythme visé par la PPE si EDF, qui détient 70% des parts du marché français de l’électricité, n’y met pas du sien ? Quelles sont les chances de se faire une place pour les concurrents d’EDF si celui-ci surabonde le marché avec de l’électricité nucléaire et est pour cela appuyé par l’État actionnaire à plus de 80% de l’opérateur ?

 

Crédit Photo : Ryan McGuire – www.gratisography.com


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